j'ai beaucoup écrit de textes suite à des
confidences
cette nouvelle fait partie de ces textes
Christine A. est l'infirmière de ce récit
Félicie n'existe que dans mon imagination
le serveur du café est réel mais j'ai bien évidemment "brodé"
...
UN VERRE DE
TROP
à Christine
A.
Elle
Elle
rentre doucement, en tremblant légèrement.
Des regards se déposent puis se détournent.
Des gestes s’effacent.
Un silence pesant remplit la salle.
Une table vient juste de se libérer.
Elle s’y approche, s’y accroche.
Le garçon se précipite.
« Madame
… Vous désirez ?
- Un chocolat chaud s’il vous
plait.
-
De suite
… »
Elle met ses béquilles à côté d’elle.
* * * * * *
*
Eux
Petit à petit, les conversations reprennent.
La salle s’encombre à
nouveau de fadaises grivoises et de souvenirs grisâtres.
À la table 2, quatre vieux,
sombres et sans âge font et défont le monde … Ce monde qui
se fout bien d’eux.
La grande majorité des tables
est envahie par de solides gaillards, la plupart sont des
chauffeurs routiers, la cinquantaine bedonnante et
couperosée.
La table de ce lieu est
renommée, certains ont fait un détour pour profiter du restaurant
où l’on peut manger pour pas cher des repas qui tiennent au
corps.
Les murmures de la table 5 sont
couverts par les rires obscènes et tonitruants de la 8.
La table 8 ! … Des habitués qui sont à leur aise et
débordent largement par leurs commentaires au ras des pâquerettes.
Ils ont ces regards de connivence avec des envies de lancer des
propos blessants, mais face à la nouvelle cliente dont la vision
les transperce, ils n’osent pas aller plus loin comme ils le
font parfois dans d’autres occasions.
Aujourd’hui, ce n’est pas pareil … Non …
quelque chose de très différent qui les déconcerte.
Le gérant et le serveur du
« routier » mettent la pression en appuyant
frénétiquement sur les leviers chromés, étincelants et rigides. La
mousse s’échappe puis laisse la place à la boisson maltée
dont la couleur dorée se reflète sur le formica du comptoir,
balafré de lézardes laissant entrevoir le bois
stratifié.
Sur une étagère placée près de
la porte d’entrée, le ventilateur fait ce qu’il peut en
grinçant des pâles juste à côté d’un téléviseur vibrant
chaque fois qu’un poids lourd passe sur la
départementale.
* * * * * *
*
Elle, 18 mois plus tôt
Les regards de détresse et de cafard qui l’enlacent pendant
ses journées de service à l’hôpital lui laissent un goût
amer. Pour vaincre les relents de frissons des patients qui
déraillent et de ces vies qui se taillent dans la souffrance et le
désespoir, elle fredonne des ritournelles et se colle sous le front
des paillettes.
Elle pense à ces pays à découvrir, ces régions où le soleil brille
et chauffe la peau, ces territoires où les bienfaits de l’eau
limpide des cascades calment le corps. Elle imagine une virée dans
la frénésie de rythmes endiablés, ponctués par les mélodies
tribales et tripales de chants indigènes. En secret, elle se crée
des échappées le long des boutiques dont les étals offrent aux
chalands des symphonies de couleurs, de senteurs. Elle
s’évade vers les auberges où les plats rayonnent de mille
douceurs épicées …
Elle pense aussi à sa prochaine mutation dans la région
d’Annecy, elle espère un travail plus intéressant dans un
service psychiatrique.
Son portable sonne.
… Elle sort de son rêve de voyages pour prendre sa trousse.
Encore une urgence. Un début de phlébite … C’est la
campagne, le village se situe à un quart d’heure en voiture.
Cette route de Corrèze est dangereuse, bien souvent sillonnée de
véhicules et certains conducteurs la prennent pour une piste de
rallye.
Une pluie fine commence à tomber, elle met ses essuie-glaces ;
le chuintement de leur frottement sur le pare-brise est brutalement
submergé par le bruit assourdissant du froissement de la
tôle.
* * * * * *
*
Félicie
La table 7 se trouve un peu à l’écart des autres, une seule
chaise, pour une dame d’un âge incertain.
Depuis une quinzaine de mois, tous les jours à 12h 30 précises,
elle ouvre la porte et se dirige de son pas trottinant vers cette
place réservée où elle s’installe et y reste vissée
jusqu’à 13h 30.
. Une gentiane
en guise d’apéritif, puis le menu du jour accompagné
d’un verre de rouge et une tisane à la verveine pour terminer
… Elle prend son temps sans se soucier du remue-ménage
environnant, mâchouillant ses rancoeurs et ses
rancunes.
.
À la fin du repas, elle lève les yeux de son assiette …
Quelques aigreurs mijotent derrière son front où les souvenirs
s’effacent, s’espacent, s’enlacent,
s’entassent. La tasse se soulève, portée par ses doigts
arides et rencontre ses lèvres. Elle est déjà ailleurs
…
Le patron et tous ceux qui viennent régulièrement ne connaissent
rien d’elle, elle est discrète et ne s’est jamais
livrée, pas de confidence, pas un seul mot sur son vécu
…
Ne sachant même pas son nom ni son prénom, ils la surnomment
« Félicie », peut-être parce qu’elle fait penser à
la maman de San-Antonio, le célèbre commissaire de Frédéric
Dard.
* * * * * *
*
Elle, 18 mois plus tôt, une heure plus tard
Le bruit assourdissant du froissement de la tôle commence à
s’estomper. Elle s’est réfugiée dans le coma, mais avec
la volonté farouche de survivre. Après l’arrivée des secours,
le transport à l’hôpital des conducteurs et passagers des 3
voitures et du camion, les premiers soins intensifs, elle va et
vient entre deux zones, entre la vie et la mort. Elle ne sait pas
qu’elle est la seule encore en vie, les occupants des deux
autres véhicules percutés sont décédés sur le coup. Le chauffeur du
poids lourd n’a physiquement, rien de grave, mais très
choqué, il est mis en observation. La prise de sang révèle un taux
d’alcoolémie très important
Le silence de la pièce est strié par les sonorités feutrées de la
machinerie médicale.
Elle pense à son mari toujours absent, à ses deux enfants qui
grandissent trop vite. Elle pense, mais est-ce bien elle ? Son
moi est en apnée, son second moi la seconde et les secondes
s’écoulent sans qu’elle puisse refaire surface.
L’enfouissement est une protection, le complément salutaire
d’une thérapie. Elle veut sortir de son état végétatif mais
elle ne sait pas encore que ce sera très long. Elle restera
allongée près d’un an, ensuite, un fauteuil roulant pendant
quelques mois et puis les béquilles le temps qu’il faudra
pour se réadapter … un parcours du combattant, mais
c’est une battante, elle voudra gagner, vaincre et récupérer
ce que la vie lui a pris… Elle y arrivera.
* * * * * *
*
Eux
À partir de 13h, la chorégraphie bistrotière des départs se met en
place.
Voici que la table 4 se lève, dépose au comptoir leurs tickets
restaurant et les dernières grossièretés en guise de
pourboires et sortent en rotant les ultimes niaiseries
qu’ils arborent comme décorations. Les places vacantes sont
aussitôt débarrassées pour permettre aux suivants de
s’installer.
Après les travailleurs,
c’est le tour des clients de passage, vacanciers,
représentants de commerce sillonnant la région. L’ambiance se
calme légèrement, les agitations spasmodiques et tumultueuses des
vétérans de la grande circulation font place aux mastications
empressées mais sans accompagnement d’outrances
verbales.
* * * * * *
*
Elle, un jour plus tôt
Ses béquilles, elle doit encore s’en servir sur les conseils
du spécialiste car elle est toujours en équilibre instable. La
conduite de la voiture ne lui pose aucun problème physique mais
elle a beaucoup d’appréhension chaque fois qu’elle doit
se déplacer.
Une obsession est ancrée au plus profond de son être. Après avoir
effectué des recherches avec l’aide de son avocat et en
attendant le procès, elle a pris une décision qui devrait lui
permettre de consolider son équilibre mental. Elle veut rencontrer
une personne bien précise, mais elle n’a pas voulu en parler
à ses docteurs ni à son psy de peur qu’ils ne
l’influencent pour ne pas réaliser cette volonté
farouche.
* * * * * *
*
Félicie
Elle
prend son porte-monnaie.
Sans un signe de sa part, la note est déposée devant elle à
13h20.
Le rituel se perpétue depuis de nombreux mois.
Elle ne répond jamais au sourire du serveur.
Elle dépose dans une boîte hermétique la part de tarte,
elle récupère les
restes de son pain et les met dans la serviette en papier, la plie
soigneusement et range le tout dans son sac à main.
C’est le départ, elle se lève et se dirige vers la porte,
emportant ses parts de mystère.
* * * * * *
*
Elle
Son regard se fixe intensément sur le serveur qui virevolte entre
les tables dans un manège incessant et dont la légèreté détonne
avec la lourdeur de l’ambiance des appétits carnassiers et
féroces. Elle fait signe et demande à parler au
responsable.
« Madame
…
- Je
vais vous dire pourquoi je suis venue. »
Et la voici qui se lance dans tout le descriptif de son accident
avec le chauffard qui sortait de l’établissement un peu avant
sa « rencontre » avec son véhicule. Elle raconte ses
conditions physiques végétatives, allongée pendant un an, puis sa
très lente remontée, sa rééducation et la volonté farouche de venir
dans le restaurant où avait été servi le « dernier
verre ».
«
Madame, je …
- Non, ne dites rien, il est trop
tard pour des regrets… Le mal est fait ; il ne peut y
avoir retour vers le passé pour éliminer les erreurs commises.
.
Je suis venue la peur au ventre, toutes mes souffrances ont
ressurgi mais je crois qu’il le fallait. Je voulais
absolument voir l’endroit où le chauffeur qui m’a
percuté sur cette route avait pris le dernier verre. Il est
responsable, mais vous aussi, même si vous n’étiez que pour
peu de chose, le temps de servir ce putain de dernier verre
… Vous êtes malgré tout la cause première de mon
handicap.
J’espère que vous prenez conscience de ce que vous avez fait
en servant trop d’alcool à ce client
...
.
J’observe depuis que je suis arrivée tous ces gens qui ont
leur camion sur votre parking et je vois tout ce qu’ils
boivent avant de reprendre la route. C’est scandaleux et
inadmissible. » …
Elle s’arrête brusquement, se rendant compte que le
« sermon » qu’elle vient de lancer à la face de son
interlocuteur a peu de chance d’être écouté, et puis …
C’est une personne sur des dizaines de milliers en France.
Elle éprouve malgré tout un grand soulagement…
Un silence pesant s’installe entre eux deux.
« Combien
je vous dois ?
- C’est pour
moi…
- Non, je tiens à
payer. Je ne veux
rien vous devoir … Rien de
plus !… »
Elle pose la monnaie, se lève péniblement en récupérant ses
béquilles, sort sans se retourner et retrouve sa voiture sur le
parking désencombré de ses poids lourds.
* * * * * *
*
Félicie
Sur
le banc du square, elle s’évade à nouveau en distribuant les
miettes de pain aux pigeons. Elle n’entend pas la marmaille
sonore s’élançant dans le jardin d’enfants qui jouxte
le territoire des volatiles. Elle pense à son fils, elle n’a
que lui dans la tête depuis un an et demi. Lui, qu’elle
n’a pas revu, quelle ne veut plus revoir depuis qu’il a
eu son accident sur la départementale qui longe la commune. Elle ne
lui pardonnera jamais d’avoir brisé des vies à cause
d’un taux d’alcoolémie de 2,26 mg/l.
Elle se rappelle très bien la date … c’était le jour
où elle devait recevoir des soins pour une phlébite peu de temps
après son emménagement dans le village. L’infirmière prévue
n’est jamais venue. Sa remplaçante lui avait expliquée
qu’elle avait eu des problèmes familiaux …
… Depuis, aucune personne de la commune n’a découvert
ni compris les larmes intérieures de la vieille
dame.
Bernard Pichardie
Marseille, août 2008
pour découvrir une autre
nouvelle,
il suffit de cliquer juste en dessous :
VOITURE 05 PLACE 12 CÔTÉ FENÊTRE
COMPARTIMENT NON FUMEUR
Commentaires