
LA DERNIÈRE TÂCHE
Le besogneux
Il sait qu’il va bientôt accomplir sa dernière
tâche. Il a peu de temps pour se préparer, juste
quelques instants pendant lesquels il va puiser dans les
réserves ses forces ultimes. Il veut donner le maximum.
Parmi les élus, une dizaine de vainqueurs mais qui perdront
la vie. Il le sait, il l’accepte sans révolte. Depuis
les premiers jours, depuis les premières lueurs, le rite est
identique. Alors, il se tient prêt.
Il pense à elle sans cesse en s’étourdissant de
travail. Il ne pense à rien d’autre. Elle est sa seule
raison de vivre, son seul but. Mais, il y a un
« Mais »… Son avenir à elle se
fera sans lui. Terrible constat… Mais pas de parade
possible, pas de dérobade ni de fuite. Aucun refuge pour
éviter la mission. Il n’a d’ailleurs pas
l’intention de reculer devant l’épreuve
finale.
Le désespéré
Il avance de son pas lent le long du sentier. Il piétine sur
les feuilles jaunies en pleurant ses derniers désespoirs.
Les giboulées d’un printemps tardif ont fait place
à la canicule. Il se sent à l’abandon,
ballotté par les rafales d’un vent qui
s’engouffre dans ses pensées. Les doigts de sa main
droite s’agrippent à cette lettre
déposée au fond de sa poche.
Les analyses confirment la sentence. Il a tout perdu, ses
éclats de rêves se sont effilochés. Il
n’a plus qu’une idée en tête, partir.
Partir pour se terrer loin de sa terre, loin de son terroir, de son
territoire réduit en lambeaux.
Ses racines ne coulent plus dans ses veines, elles ne sont plus que
des miettes dérisoires. Il crache des frissons face au
souffle torride qui lui lacère la peau de ses
colères.
La mission-suicide
Le voici fin prêt…
Conditionné depuis sa naissance à la finalité
de son parcours terrestre, il n’a qu’une envie, la
posséder. Elle, elle est seule face à de trop
nombreux prétendants. Elle est légère,
accueillante, disposée à se laisser séduire.
Par lesquels ?
Tout à coup, une nouvelle attaque, insidieuse,
inexorable… La mort est de plus en plus présente aux
alentours. Des signaux envoyés ont été
confirmés par les nombreuses disparitions
inexpliquées. Malgré cela, rien ne vient perturber le
travail du groupe. S’il faut disparaître, ce sera dans
l’unité.
Il a conscience que le départ est proche, la force est en
lui. Le soleil a posé ses mille rayons sur la campagne
environnante. La vitesse de réaction pour rejoindre celle
qui a été choisie sera déterminante. Il voit
bien, il sait bien qu’il n’est pas le seul en lice. Ses
coéquipiers sont également sur le
qui-vive.
Un léger tremblement suivi d’une envolée. La
mission débute dans la frénésie.
Échec et mat
En quelques jours, il a perdu les
fruits de sa passion. Il ne reste rien de ses heures de
préparation, de ses heures de soin intensif. Sa main tremble
en déchirant le rapport des analyses reçu ce matin.
L’ennemi a laissé le mal se propager. Ses possessions
ont été possédées. La mort s’est
engouffrée dans la grande majorité de ses colonies.
Il se doute que les demandes d’indemnisation sont les
étapes d’un parcours semé
d’embûches, de mesquineries. Les assureurs ne sont pas
rassurants.
Le « Gaucho », dont les quantités
répandues sur le maïs ont été
triplées par erreur, a fait de nouvelles
victimes…
Il n’a pas envie de lutter.
Face au soleil de plomb, il approche le revolver de sa
tempe…
Le corps d’un faux-bourdon au bas-ventre
déchiqueté vient s’écraser à
côté du trou laissé par la balle.
Final dans la joie et l’allégresse
Pas loin de là, dans un rucher non contaminé, la
reine commence la ponte avec frénésie. Autour
d’elle, les abeilles frétillent, s’agitent sans
relâche.
La vie est belle !…
Bernard Pichardie
juillet 2005
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