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UN VERRE DE TROP  (nouvelles) posté le vendredi 19 juin 2009 18:34

j'ai beaucoup écrit de textes suite à des confidences
cette nouvelle fait partie de ces textes
Christine A. est l'infirmière de ce récit
Félicie n'existe que dans mon imagination
le serveur du café est réel mais j'ai bien évidemment "brodé" ...


UN VERRE DE TROP

 

à Christine A.

Elle

 

                 Elle rentre doucement, en tremblant légèrement.

Des regards se déposent puis se détournent.

Des gestes s’effacent.

Un silence pesant remplit la salle.

 

Une table vient juste de se libérer.

Elle s’y approche, s’y accroche.

Le garçon se précipite.

«    Madame … Vous désirez ?

-     Un chocolat chaud s’il vous plait.

-     De suite … »

 

Elle met ses béquilles à côté d’elle.

 

* * * * * * *

 

Eux

 

                 Petit à petit, les conversations reprennent.

La salle s’encombre à nouveau de fadaises grivoises et de souvenirs grisâtres.

À la table 2, quatre vieux, sombres et sans âge font et défont le monde … Ce monde qui se fout bien d’eux.

La grande majorité des tables est envahie par de solides gaillards, la plupart sont des chauffeurs routiers, la cinquantaine bedonnante et couperosée.

La table de ce lieu est renommée, certains ont fait un détour pour profiter du restaurant où l’on peut manger pour pas cher des repas qui tiennent au corps.

Les murmures de la table 5 sont couverts par les rires obscènes et tonitruants de la 8.
La table 8 ! … Des habitués qui sont à leur aise et débordent largement par leurs commentaires au ras des pâquerettes. Ils ont ces regards de connivence avec des envies de lancer des propos blessants, mais face à la nouvelle cliente dont la vision les transperce, ils n’osent pas aller plus loin comme ils le font parfois dans d’autres occasions.
Aujourd’hui, ce n’est pas pareil … Non … quelque chose de très différent qui les déconcerte.  

 

Le gérant et le serveur du « routier » mettent la pression en appuyant frénétiquement sur les leviers chromés, étincelants et rigides. La mousse s’échappe puis laisse la place à la boisson maltée dont la couleur dorée se reflète sur le formica du comptoir, balafré de lézardes laissant entrevoir le bois stratifié.

Sur une étagère placée près de la porte d’entrée, le ventilateur fait ce qu’il peut en grinçant des pâles juste à côté d’un téléviseur vibrant chaque fois qu’un poids lourd passe sur la départementale.

 

* * * * * * *

 

Elle, 18 mois plus tôt

 

                 Les regards de détresse et de cafard qui l’enlacent pendant ses journées de service à l’hôpital lui laissent un goût amer. Pour vaincre les relents de frissons des patients qui déraillent et de ces vies qui se taillent dans la souffrance et le désespoir, elle fredonne des ritournelles et se colle sous le front des paillettes.

Elle pense à ces pays à découvrir, ces régions où le soleil brille et chauffe la peau, ces territoires où les bienfaits de l’eau limpide des cascades calment le corps. Elle imagine une virée dans la frénésie de rythmes endiablés, ponctués par les mélodies tribales et tripales de chants indigènes. En secret, elle se crée des échappées le long des boutiques dont les étals offrent aux chalands des symphonies de couleurs, de senteurs. Elle s’évade vers les auberges où les plats rayonnent de mille douceurs épicées …

Elle pense aussi à sa prochaine mutation dans la région d’Annecy, elle espère un travail plus intéressant dans un service psychiatrique.

Son portable sonne.

 

… Elle sort de son rêve de voyages pour prendre sa trousse. Encore une urgence. Un début de phlébite … C’est la campagne, le village se situe à un quart d’heure en voiture. Cette route de Corrèze est dangereuse, bien souvent sillonnée de véhicules et certains conducteurs la prennent pour une piste de rallye.

Une pluie fine commence à tomber, elle met ses essuie-glaces ; le chuintement de leur frottement sur le pare-brise est brutalement submergé par le bruit assourdissant du froissement de la tôle.

 

* * * * * * *

 

Félicie

 

              La table 7 se trouve un peu à l’écart des autres, une seule chaise, pour une dame d’un âge incertain.

Depuis une quinzaine de mois, tous les jours à 12h 30 précises, elle ouvre la porte et se dirige de son pas trottinant vers cette place réservée où elle s’installe et y reste vissée jusqu’à 13h 30.                                                                                                                  .   Une gentiane en guise d’apéritif, puis le menu du jour accompagné d’un verre de rouge et une tisane à la verveine pour terminer … Elle prend son temps sans se soucier du remue-ménage environnant, mâchouillant ses rancoeurs et ses rancunes.                        .
À la fin du repas, elle lève les yeux de son assiette … Quelques aigreurs mijotent derrière son front où les souvenirs s’effacent, s’espacent, s’enlacent, s’entassent. La tasse se soulève, portée par ses doigts arides et rencontre ses lèvres. Elle est déjà ailleurs …
Le patron et tous ceux qui viennent régulièrement ne connaissent rien d’elle, elle est discrète et ne s’est jamais livrée, pas de confidence, pas un seul mot sur son vécu …
Ne sachant même pas son nom ni son prénom, ils la surnomment « Félicie », peut-être parce qu’elle fait penser à la maman de San-Antonio, le célèbre commissaire de Frédéric Dard.

 

* * * * * * *

 

Elle, 18 mois plus tôt, une heure plus tard

 

                 Le bruit assourdissant du froissement de la tôle commence à s’estomper. Elle s’est réfugiée dans le coma, mais avec la volonté farouche de survivre. Après l’arrivée des secours, le transport à l’hôpital des conducteurs et passagers des 3 voitures et du camion, les premiers soins intensifs, elle va et vient entre deux zones, entre la vie et la mort. Elle ne sait pas qu’elle est la seule encore en vie, les occupants des deux autres véhicules percutés sont décédés sur le coup. Le chauffeur du poids lourd n’a physiquement, rien de grave, mais très choqué, il est mis en observation. La prise de sang révèle un taux d’alcoolémie très important

 

Le silence de la pièce est strié par les sonorités feutrées de la machinerie médicale.

Elle pense à son mari toujours absent, à ses deux enfants qui grandissent trop vite. Elle pense, mais est-ce bien elle ? Son moi est en apnée, son second moi la seconde et les secondes s’écoulent sans qu’elle puisse refaire surface. L’enfouissement est une protection, le complément salutaire d’une thérapie. Elle veut sortir de son état végétatif mais elle ne sait pas encore que ce sera très long. Elle restera allongée près d’un an, ensuite, un fauteuil roulant pendant quelques mois et puis les béquilles le temps qu’il faudra pour se réadapter … un parcours du combattant, mais c’est une battante, elle voudra gagner, vaincre et récupérer ce que la vie lui a pris… Elle y arrivera.

 

* * * * * * *

 

Eux

 

                 À partir de 13h, la chorégraphie bistrotière des départs se met en place.
Voici que la table 4 se lève, dépose au comptoir leurs tickets restaurant et les dernières grossièretés en guise de pourboires et sortent en rotant les ultimes niaiseries qu’ils arborent comme décorations. Les places vacantes sont aussitôt débarrassées pour permettre aux suivants de s’installer.

Après les travailleurs, c’est le tour des clients de passage, vacanciers, représentants de commerce sillonnant la région. L’ambiance se calme légèrement, les agitations spasmodiques et tumultueuses des vétérans de la grande circulation font place aux mastications empressées mais sans accompagnement d’outrances verbales.

 

* * * * * * *

 

Elle, un jour plus tôt

 

                 Ses béquilles, elle doit encore s’en servir sur les conseils du spécialiste car elle est toujours en équilibre instable. La conduite de la voiture ne lui pose aucun problème physique mais elle a beaucoup d’appréhension chaque fois qu’elle doit se déplacer.

Une obsession est ancrée au plus profond de son être. Après avoir effectué des recherches avec l’aide de son avocat et en attendant le procès, elle a pris une décision qui devrait lui permettre de consolider son équilibre mental. Elle veut rencontrer une personne bien précise, mais elle n’a pas voulu en parler à ses docteurs ni à son psy de peur qu’ils ne l’influencent pour ne pas réaliser cette volonté farouche.

 

* * * * * * *

 

Félicie

 

                 Elle prend son porte-monnaie.

Sans un signe de sa part, la note est déposée devant elle à 13h20.

Le rituel se perpétue depuis de nombreux mois.

Elle ne répond jamais au sourire du serveur.

 

Elle dépose dans une boîte hermétique la part de tarte, elle  récupère les restes de son pain et les met dans la serviette en papier, la plie soigneusement et range le tout dans son sac à main.

C’est le départ, elle se lève et se dirige vers la porte, emportant ses parts de mystère.

 

* * * * * * *

 

Elle

 

                 Son regard se fixe intensément sur le serveur qui virevolte entre les tables dans un manège incessant et dont la légèreté détonne avec la lourdeur de l’ambiance des appétits carnassiers et féroces. Elle fait signe et demande à parler au responsable.

«    Madame …

-     Je vais vous dire pourquoi je suis venue. »

Et la voici qui se lance dans tout le descriptif de son accident avec le chauffard qui sortait de l’établissement un peu avant sa « rencontre » avec son véhicule. Elle raconte ses conditions physiques végétatives, allongée pendant un an, puis sa très lente remontée, sa rééducation et la volonté farouche de venir dans le restaurant où avait été servi le « dernier verre ».

   

«     Madame, je … 

-    Non, ne dites rien, il est trop tard pour des regrets… Le mal est fait ; il ne peut y avoir retour vers le passé pour éliminer les erreurs commises.                              .
Je suis venue la peur au ventre, toutes mes souffrances ont ressurgi mais je crois qu’il le fallait. Je voulais absolument voir l’endroit où le chauffeur qui m’a percuté sur cette route avait pris le dernier verre. Il est responsable, mais vous aussi, même si vous n’étiez que pour peu de chose, le temps de servir ce putain de dernier verre … Vous êtes malgré tout la cause première de mon handicap.

J’espère que vous prenez conscience de ce que vous avez fait en servant trop d’alcool à ce client ...                                                                                                                      .
J’observe depuis que je suis arrivée tous ces gens qui ont leur camion sur votre parking et je vois tout ce qu’ils boivent avant de reprendre la route. C’est scandaleux et inadmissible. » …

Elle s’arrête brusquement, se rendant compte que le « sermon » qu’elle vient de lancer à la face de son interlocuteur a peu de chance d’être écouté, et puis … C’est une personne sur des dizaines de milliers en France. Elle éprouve malgré tout un grand soulagement…

Un silence pesant s’installe entre eux deux.

 

«    Combien je vous dois ? 

-     C’est pour moi…

-     Non, je tiens à payer.  Je ne veux rien vous devoir … Rien de plus !… »

Elle pose la monnaie, se lève péniblement en récupérant ses béquilles, sort sans se retourner et retrouve sa voiture sur le parking désencombré de ses poids lourds.   

 

* * * * * * *

 

Félicie

 

                 Sur le banc du square, elle s’évade à nouveau en distribuant les miettes de pain aux pigeons. Elle n’entend pas la marmaille sonore s’élançant dans le jardin d’enfants qui jouxte le territoire des volatiles. Elle pense à son fils, elle n’a que lui dans la tête depuis un an et demi. Lui, qu’elle n’a pas revu, quelle ne veut plus revoir depuis qu’il a eu son accident sur la départementale qui longe la commune. Elle ne lui pardonnera jamais d’avoir brisé des vies à cause d’un taux d’alcoolémie de 2,26 mg/l.

Elle se rappelle très bien la date … c’était le jour où elle devait recevoir des soins pour une phlébite peu de temps après son emménagement dans le village. L’infirmière prévue n’est jamais venue. Sa remplaçante lui avait expliquée qu’elle avait eu des problèmes familiaux …

 

… Depuis, aucune personne de la commune n’a découvert ni compris les larmes intérieures de la vieille dame. 

 

Bernard Pichardie
Marseille, août 2008

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LE CRI DE LA HONTE  (nouvelles) posté le mercredi 13 mai 2009 11:22

LE CRI DE LA HONTE
 

Noir c’est noir

Il n’y a plus d’espoir

 

Georges Aber

 

Marseille, février 2002 
 

          Un cri déchira la nuit.

      Léna se réveilla en sueur. La peur fusait dans son ventre en mille petites étincelles de rage et de dégoût. La respiration haletante, elle essaya de se redresser sur son lit mais les forces lui manquèrent. Elle se crispa sous la douleur persistante et essaya en vain d’attraper le verre d’eau posé sur la table de nuit. Lentement, elle essaya de prendre sa respiration. Impossible de faire le vide en elle. Elle pensait à sa petite gazelle, sa jolie sauvageonne laissée en pâture aux sorciers.

Le mal s’élançait en elle comme un troupeau de zèbres. Elle entendait le galop se répandre dans sa tête et des larmes de détresse s’échappaient de l’ombre habitant ses yeux. Elles descendaient le long de son visage ovale et se mêlaient à sa transpiration aigre.

D’abord, essayer de faire le vide dans son cerveau. Impossible ! … Elle avait la douleur tenace d’une tigresse traquée. Physiquement, elle se sentait terriblement affaiblie mais une grande violence se développait au plus profond de ses fibres. Une haine viscérale emplissait son décor intérieur d’une lave incandescente.    

      Après bien des efforts, Léna réussit à saisir le verre et but lentement l’eau tiède. Le liquide lui procura pendant quelques instants une sensation de répit dans la souffrance mais son cauchemar revint à la surface au rythme d’un tam-tam ensorcelant ; des coups sourds martelaient ses tempes et des masques grimaçants tournaient autour d’elle dans une ronde infernale.

La drogue faisait déjà effet. Elle était repartie dans l’enfer peuplé des démons et des gourous qui ne la quittaient plus depuis la naissance de sa poupée d’ébène, son croissant de lune, sa beauté féline pour qui elle pleurait tant. Pour qui elle aurait laissé briser son âme. Elle retrouvait en cauchemar son pays d’origine.

 

* * * * * * *

 

     Sans repos, dans la savane, la femme au corps battu et rampant subit la loi et la foi de son maître et guerrier qui se lève, le bas-ventre repu après l’amour. Il se pavane à côté de son troupeau, les tambours s’ébattent sous le soleil de plomb et les danses syncopées se déchaînent. Et voici que pendant ces instants de liesses, pour perpétuer la tradition, il laisse sa fillette seule avec les anciennes. La petite, frôlant la mort, un bout de bois entre les dents, laisse échapper un long sanglot de son pauvre corps mutilé. Les sévices infâmes sont accomplis. Les lèvres cousues, elle n’a pas la force de chasser les mouches bleues qui s’agglutinent autour de ses blessures et du sang qui a coulé sur la terre desséchée. La fièvre s’empare d’elle tandis qu’un cri déchirant lacère le soir se couchant sur le tempo des percussions.

 

* * * * * * *

 

      Elle sentit tout à coup une présence dans la chambre. Émergeant de son sommeil comateux, elle mit quelques minutes avant de pouvoir ouvrir les yeux. Il était assis à côté d’elle, lui tenait la main en lui souriant. Léna eut un geste pour s’éloigner de lui mais il la retint en serrant plus fort. Résignée, elle le laissa faire. Elle connaissait sa violence, elle ne pouvait pas lutter.

     « Où est-elle ?

-         À l’hôpital.      

-         Pourquoi ?

-         Des complications... Une infection. Ne t’inquiète pas, tout va bien.

-         Je veux la voir.

-         Ce n’est pas possible pour l’instant, les visites sont interdites. Elle est très bien soignée, le docteur est gentil.

-         Qui l’a emmenée à l’hôpital ?

-         Des voisins.

-         Alors, ils savent.

-         Oui… La police est venue tout à l’heure.

-         Chez nous.

-         Oui, chez nous. Ils ont demandé après toi. Ils veulent t’interroger le plus vite possible. Je leur ai dit que tu revenais demain.

-         Je leur dirai la vérité.

-         Méfie-toi, il pourrait y avoir des représailles de la part de la famille.

-         Mais, c’est la vie de ma fille qui est en jeu.

-         Non, pas de ta fille mais de notre fille ! … Ne l’oublie pas, une bonne fois pour toute… »  

              

* * * * * * *

 

      Léna resta prostrée jusqu’à la fin de la journée. La chair de son ventre, son petit bout de femme était entre des mains étrangères et devait souffrir mille martyrs. Elle se sentait complètement impuissante, elle savait que le lendemain serait encore une journée d’horreur prolongeant son long supplice. Le supplice provoqué par ceux de sa race qui ne savent pas vivre en personnes civilisées loin de leurs cases d’origine.

Elle avait bien essayé de lutter contre la décision brutale et ignoble de perpétrer cette tradition indigne, inhumaine. Elle haïssait cette terre qui l’avait portée au début de son enfance, cette terre qui s’accrochait en elle depuis sa transhumance et restait au creux de sa vie pour faire germer contre sa volonté des actes d’une froide cruauté. Maintenant, il lui restait à affronter la justice française.     

Il lui fallait reprendre des forces pour affronter cette justice qu’elle comprenait, cette justice qui allait lui faire mal mais pour le bien des suivants. Pour le bien de tous ceux qui viendront après elle. Elle ne se sentait pas fautive, elle était la victime de la barbarie de ses frères de peau…

Pour sa fille elle allait se sacrifier.

         

* * * * * * *

 

      Le tribunal la condamna.

Les femmes ont bien souvent tort.

Surtout les noires.

Bernard Pichardie
nouvelle du recueil
« 
Nouvelles FraÎches »

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PREMIER RENDEZ-VOUS  (nouvelles) posté le samedi 06 décembre 2008 16:33

la pub qui se trouve au milieu de cette nouvelle existe déjà dans un de mes articles ...  qui va LA trouver ?

PREMIER RENDEZ-VOUS

 

11h12, dans un Dac Mo semblable à tous les autres

 

                 Ma glotte joue au Yo-Yo… Je transpire comme un phoque et pourtant, je n’ai jamais su faire tourner un ballon sur mon nez…

Mon premier rendez-vous, ce n’est pas facile à gérer… J’espère être à la hauteur. Depuis bientôt un an que je t’chatte comme un fou pour avoir une copine… Il était temps… Cela fait maintenant au moins trois jours que nous échangeons nos idées, nos envies, nos goûts… Elle n’a pas voulu m’envoyer sa photo, moi non plus… Je n’ai pas osé lui dire que je n’ai pas de scanner ni d’appareil photo numérique, ça fait ringard… Je l’avais demandé à mes vieux pour la Noël de l’année dernière, ils m’ont dit « Après le Bac ! … ». Maintenant, ils me disent « On est au chômage ! … ».

 

                 Faut toujours que je sois en avance… 12h30 au Dac Mo et il est 11h15 ! … Juste un café en attendant sinon je ne pourrai pas lui offrir le « Big »… Merde ! … Mes chaussettes ne sont pas de la même couleur ! … Je n’ai pas fait gaffe, j’avais peur d’arriver en retard, je me suis précipité sous les railleries de Papa qui me disait « Pour ton rendez-vous, tu as tout le temps, tu te trompes, c’est pas encore l’heure d’été ! … ». Trop tard pour repartir chez moi, je ne veux pas louper son arrivée.

 

                 J’espère que le C.D. va lui plaire, elle me dit être plutôt Rap, et moi c’est le Hip Hop… Bon, on ne va pas commencer par un conflit, j’ai piqué un IAM à Justine, il est comme neuf et ça fait passe-partout… Elle l’a sûrement mais c’est l’intention qui compte.

 

11h43, dans le même Dac Mo 

                 

                 Erwan observe la serveuse. Elle n’a pas l’air à la fête, elle s’active près du comptoir sans regarder tous les regards des affamés qui la percutent, qui font le siège de son ras le bol. Sous les lumières qui crépitent en lueurs fluos, elle frissonne, s’affole et bat de l’aile en donnant aux gloutons du surgelé leur pitance sous-cellophanée. En ce moment, elle n’a pas la frite. Elle a dans la tête des relents de fado. Ses regrets sont plâtreux comme les beignets qui se prélassent dans la vitrine.

 

                 Malgré le bruit assourdissant de la radio diffusant des mélodies prédigérées, elle se terre dans son silence… mais tout à coup, un léger sourire vient se déposer, entrouvrant son visage. Elle entend à la radio une chanson qui cartonne depuis une ou deux semaines, « Les morbacks des amerlocks ». Machinalement, elle se met à fredonner le refrain :

 

« Les morbacks

Des amerlocks

Sont en toc

Tout en vrac

 

Caca cola

Et mac cradoc

Ce n’est pas bon

Pour l’estomac »

 

Mais son sourire se désagrège à la vue du responsable qui la dévisage d’un œil sévère. Avec lui, on ne plaisante pas. L’image de la boite, c’est son dada…

 

                 Elle est mignonne la serveuse de la caisse n° 3, elle me fait toujours un sourire et me dit un mot gentil chaque fois qu’elle me sert. Aujourd’hui, elle a eu l’air surprise en me voyant arriver si tôt et ne prendre qu’un café.

Encore une bonne demi-heure, j’ai soif ! …

Merde ! … Florette, la voisine qui vient de s’installer… Heureusement, elle est retournée. Il ne manquait plus qu’elle, jamais un sourire, jamais un bonjour. Ses parents sont des bourges, ils lui font faire des heures de piano, du classique de chez classique. Il n’y a pas de sono, mais quel boucan ! … Ça me pénètre dans les neurones à chaque fois.

Tiens, la jolie serveuse qui s’approche de moi…

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PUB ! …

 

Voyez toutes ces saucisses glacées

Qui sont tellement bonnes à sucer

Elles ne vous laisseront pas de glace…

Ce sont les saucisses Olida on Ice

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11h52, toujours au même endroit

 

                 « Excuse-moi, je peux me mettre à la table ? Il n’y a plus une place de libre.

-          Bien sûr. 

-          Merci… Je t’offre un café ? Je ne le paye pas, j’ai droit à deux pendant ma pause.

-          Merci Emma.

-          Comment tu sais mon prénom ?

-          C’est marqué sur ton badge ! …  

-          C’est vrai ! .. 

-          Moi, c’est Erwan. Tu peux venir t’installer dans la salle ?

-          Le boss n’aime pas mais je m’en fous. Demain, je pars.

-          Tu as trouvé du travail ailleurs ?

-          Non, je prépare une licence ; je préfère le baby-sitting pour gagner du fric. D’habitude, tu manges, tu attends quelqu’un ? 

-          Euh non, enfin oui

-          Je ne te dérange pas ?

-          Non, pas du tout.

-          Pourquoi tu deviens tout rouge, alors ?

-          Euh, c’est à dire que… euh, oui ! … J’attends quelqu’un.

-          Alors je te laisse.

-          Non, tu peux encore rester un peu, elle n’est pas arrivée.

-          C’est une copine à toi ?

-          Euh, non… enfin, oui… non, plutôt, pas encore.

-          Ouais, j’ai compris ; t’as pris un rendez-vous par Internet. Tu sais, moi aussi je le fais, mais je tombe toujours sur des cons, alors c’est toujours bonjour et au revoir une heure après ! ... Tu sais comment tu vas la reconnaître ?

-          Je lui ai dit que je prendrai les Inrocks comme revue.

-          Alors, pose-le sur la table !

-          C’est vrai, je n’y pensais plus ! …

-          Allez, je te laisse… Et si jamais elle ne vient pas, j’ai mon après-midi, je peux la remplacer si tu veux… Je finis dans deux heures.

-          O.K., message reçu cinq sur cinq. » 

 

                 Et moi, j’ai l’air d’un con ! … J’attends une fille que je ne connais pas et voici qu’Emma me propose de passer l’après-midi avec elle. Enfin, je vais bien voir.

Tiens, je suis repéré, voici la voisine qui se pointe…

 

12h04, sans changement de décor

 

                 « Salut Erwan.

-          Salut Florette.

-          Je peux m’asseoir cinq minutes.

-          Euh oui…

-          Tu attends quelqu’un ?

-          Euh non, enfin oui

-          Je ne te dérange pas ?

-          Non, pas du tout.

-          Pourquoi tu deviens tout rouge, alors ?

-          Euh, c’est à dire que… euh, oui ! … J’attends quelqu’un.

-          Alors je te laisse.

-          Non, tu peux encore rester un peu, elle n’est pas arrivée.

-          C’est une copine à toi ?

-          Euh, non… enfin, oui… non, plutôt, pas encore.

-          Alors comme ça, tu lis les Inrocks, comme mon père ! …

-          J’aime bien.

-          Ben moi, je n’aime pas du tout…

-          Oui, je sais, tu n’aimes que le classique.

-          Pas du tout, le classique, c’est pour avoir de bonnes bases musicales, je suis chanteuse dans un groupe de Rap. Et toi, tu es plutôt Hip Hop.

-          Mais comment tu sais ça ? À part « bonjour », « bonsoir », on ne se parle jamais ! …

-          Peut-être, mais avec le Net, on s’est pas mal raconté tous les deux ! …

-          Quoi ! … C’est toi ! … 

-          Eh oui ! … Surpris ?

-          Un peu quand même…

-          Je vais être franche avec toi, je n’ai pas envie de sortir avec un mec de l’immeuble. Et puis, j’ai l’impression que la petite serveuse ne te laisse pas indifférent… Alors salut.

-          Salut…

-          Ah oui ! … Juste un détail, pour faire original, tu peux trouver mieux que des chaussettes différentes, c’est un peu léger comme trouvaille !…

 

                 Et bing ! … Prends ça dans la gueule, Erwan ! …

Il ne me reste plus qu’à commander un « Big » et j’attends Emma, je n’aurais quand même pas perdu mon temps pour rien. Je vais l’emmener au cinoche, le dernier Woody Allen devrait lui plaire, elle a l’air un peu intello… Faut pas choisir un nanar français. Ensuite je la raccompagne et on se programme un rendez-vous pour le week-end.

 

14h12, devant le Dac Mo

 

                 Les clients du midi ont fait place aux anniversaires juvéniles de tribus voraces. Les vitres constellées de pubs alimentaires et ludiques reflètent les couleurs vives du costume d’un clown adipeux et les mines réjouis d’un groupe d’enfants s’extasiant devant leur « Big » encastré dans sa gangue de carton. Les gadgets en plastique recyclable à 90% commencent à s’éparpiller dans le brouhaha incessant des tornades enchantées. Erwan observe depuis bientôt dix bonnes minutes ces groupes. Il était plutôt amusé au départ mais trouve maintenant le temps long.

 

                 J’espère qu’elle ne va pas me faire le coup du lapin ! …

Elle devait finir à 14h00. Ah ! Non… La voilà.

« Hello ! Prêt pour la Grande Aventure ?

-          Oui ! … Mais qu’entends-tu par « Grande Aventure » ?

-          Le baby-sitting ! …

-          Euh là, je ne comprends pas

-          C’est pas compliqué, tu vas goûter aux joies de la garde d’un bébé. Je t’explique, je t’ai dit tout à l’heure que je faisais du baby-sitting. Mais aujourd’hui, j’ai un empêchement et j’ai pensé à toi pour me remplacer et puis je pense que tu sauras l’amuser. Avec ton idée de mettre des chaussettes différentes, je devine que tu sais faire rire les petits ! …

-          Mais je vais avoir l’air de quoi ? ! ! !

-          Je ne sais pas moi, c’est une expérience enrichissante, tu seras comme un cobaye ! … »

 

FIN

 

« I’m a poor lonesome cobaye… »

 

Bernard Pichardie

 

le texte complet de la chanson "Les morbacks des amerlocks" se trouve après la recette de la chèvre-party
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COMMENT TE DIRE « JE T’AIME »  (nouvelles) posté le lundi 01 septembre 2008 04:03

COMMENT TE DIRE « JE T’AIME »

 

À Marie-Véronique

 

…Moi je t’offrirai

Des perles de pluie

Venues de pays

Où il ne pleut pas…

 

          Jacques Brel

 

Marseille, mars 2000

 

          Fin de la lettre du jeudi 27 janvier 

 

     … Dans mon cœur tu es le frère que je n’ai jamais eu, l’ami-amant rêvé, le prince romantique espéré et mon petit clown passionné                

                 je t’embrasse très fort

                                             à bientôt

                                                      Marie     

 

* * *

 

     Comment te dire « je t’aime » ?

     Comment te dire « je t’aime » sans être banal, sans la fadeur habituelle des petits mots futiles qui défilent en pointillés, des petits mots accrochés à l’espoir de te voir saisir ces marques de tendresse lancées dans ta direction.

 

     Non, je n’irai pas te décrocher la lune, je n’irai  pas me brûler les yeux sur des soleils pour te rapporter quelques parcelles de leurs rayons, je n’irai pas voguer vers d’autres eaux plus limpides à la recherche de la mémoire des hippocampes pour t’apporter des instants de bonheur  en guise d’offrande.

 

     Ce ne sont que des idées de poètes en déperdition.  Mais j’ai la volonté farouche de vouloir te surprendre  au creux de ta vie et de faire vibrer au plus profond de toi ces envies égarées dans la torpeur du quotidien.

 

     Je cherche à déposer au pas de ta porte un présent lumineux qui accompagnera tes gestes, tes émois, tes rêveries, tes colères, tes joies, tes détresses, tes pleurs et tes rires.

     Ce cadeau sera là, non pas pour te protéger ni pour t’envahir mais pour t’étonner et t’éviter de longer un  parcours où la brume envahissante se mêle à la pénombre du stress.

 

* * *

 

     Comment te dire « je t’aime » ?

     En t’envoyant des bouquets de fleurs multicolores. Ah non ! … J’ai horreur de donner une existence éphémère qui se fane au bout de quelques jours et risque, en plus, de provoquer des piqûres de guêpes et de frelons en balade ou des allergies polliniques dont, statistiquement parlant, la fréquence s’élève à la vitesse grand V ! …

 

     Il y a bien sûr la plante verte luxuriante dans un immense pot. Le cadeau serait bien vivant, mais j’imagine ton chien pissant sur le terreau la nuit où tu as oublié de le sortir avant le coucher. Rien que d’y penser, cela me donne mal au cœur ! …

  

     Des fleurs, des plantes ! … Alors là, franchement, je m’enfonce dans la banalité la plus déconcertante… Pourquoi pas cinq kilos de chocolats, un abonnement de deux ans à Femme Actuelle ou l’intégrale des œuvres de Marcel Proust reliée en faux simili cuir. Je dois trouver beaucoup mieux, un gros effort de réflexion s’impose.

 

* * *

     

      Comment te dire « je t’aime » ?

     En t’écrivant de jolies poésies peut-être. Encore une fois, cela n’est pas très original, à moins d’essayer de vagabonder avec ma plume sur tous ces chemins parallèles inexplorés et d’y trouver des idées neuves. Bonjour la prise de tête ! … Cela donne des trucs dans ce style

… J’aime plonger

Dans tes yeux

Tu fais la planche

À mes côtés

Tu coules

Je te réanime…

 

Ou bien

 

Si tu as du sable

Sous tes pieds

 

Et l’odeur des embruns

Dans ta tête

 

Je me ferai dune

Pour rester à tes côtés…

 

Ou encore

 

… La violence de tes désirs

Égratigne ma peau

En mille cicatrices

 

Le bonheur se soigne

Il ne se guérit pas…

 

     Enfin, tu vois que ce n’est vraiment pas de la tarte pour te surprendre. Les cachets d’aspirine défilent dans mon verre et le résultat de mes cogitations reste à un niveau ne dépassant pas les pâquerettes ! …

        Il faut que je trouve autre chose. Mais quoi ! … Tiens, si j’organisais un spectacle en louant un chapiteau pour une soirée. Je le fais installer sur la place à côté de chez toi. Je dépose dans ta boite aux lettres une invitation.

   

     À la fin de la représentation, pour le dernier numéro, sur la piste j’apparais en clown, blanc de préférence pour que tu puisses me reconnaître facilement, et après quelques gags je te fais une déclaration enflammée… Bon, je me demande si tu apprécieras cet étalage devant des spectateurs ! … Et puis, la réalisation de ce genre de projet ce n’est quand même pas évident, surtout si je travaille sans filet ! … Trop de préparation … Quoique l’idée soit séduisante.

 

* * *

 

     Comment te dire « je t’aime » ?

     Plus facile à réaliser, la sérénade… Je propose à des copains musiciens de m’accompagner sur une ou deux chansons que je viendrai interpréter à ta fenêtre. Il y a quand même un petit problème… J’ai intérêt à prendre des cours de chant avant car ma voix est du style voix de garage ! … De plus, l’aubade sous le balcon, c’est quand même sacrement  ringard…

       Cela me fait penser à un de mes textes de chanson où je dis

 

                     Il faudra peut-être

                     Comme je suis timbré

                     Doucement me glisser 

                     Dans une grande lettre

                     Et te l’envoyer

 

     Je nage dans le fantastique ! … Eh oh ! … Arrête donc de rêver ! … Bientôt, je vais voir des martiens, des elfes et des farfadets danser la gigue dans les rues de Béthune ! … Non ! … Je ne peux pas me glisser dans une lettre. Mais dans un très grand colis, oui ! …

 

     Je te le fais livrer et quand tu commences à l’ouvrir, je bondis de la boite et te sers dans mes bras. Quel romantisme ! … Oui mais tu risques de t’évanouir de frayeur. Et moi qui suis légèrement  claustrophobe, vais-je tenir le coup dans cet espace restreint. Bien sûr, avec une de ces préparations psychologiques importantes, je peux y arriver. Mais si   tu n’es pas là  à la livraison, combien de temps vais-je rester enfermé ? Plusieurs jours peut-être… Non, c’est trop compliqué à gérer.

 

* * *

 

     Comment te dire « je t’aime » ?

     Ça y est ! … J’ai une super idée, pour créer l’événement et attirer ton attention, je vais faire un braquage… Ben oui, un braquage de banque ! … Une petite banque prés de chez toi. Sans prendre trop de risques. Sans agressivité excessive pour ne pas me faire flinguer ! … Y’a des limites à ne pas dépasser… Mais il faut un minimum, que la police me mette les menottes et que les télés soient là. Devant les caméras je pousserai mon cri.

     « C’est pour toi que j’ai fait cela… Je t’aime Marie ! … Marie je t’aime ! … ».

Oui, cela me paraît assez spectaculaire. Je suis certain de ton étonnement… 

 

     Décidément, je me fourre le doigt dans l’œil ! … J’imagine maintenant des complications auxquelles je n’avais pas pensées. Toi, tu risques d’être inquiétée, interrogée, perquisitionnée… Et moi, en prison j’aurai l’air de quoi, hein ! …

D’un con ! …

Oui, d’un con qui ne sait pas quoi faire.                  

 

* * *

 

     Comment te dire « je t’aime » ?

     Comment te dire « je t’aime » ? Je veux jouer l’effet de surprise. Tu comprends cela, te surprendre. Mais comment te surprendre de la plus belle manière qui soit ? … Je ne trouve pas la solution à ce genre de problème…

 

     Allô ! … Les Éditions « É dit T » ? … Bonjour, je viens d’écrire une nouvelle nouvelle. Elle s’intitule

    « Comment te dire « je t’aime » ? »

 

* * *

 

     Extraits de la lettre du jeudi 3 février 

 

« … J’ai vu Albert et lui ai dit tout ce qui s’est passé entre toi et moi…

… Je ne connais pas demain, j’essaie encore de partager un bout de chemin avec lui… »

 

      Sacrée surprise ! …

 

Bernard Pichardie
                                                                         nouvelle du recueil
                                                                   « Nouvelles FraÎches »

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LA DERNIÈRE TÂCHE  (nouvelles) posté le mardi 06 mai 2008 15:51

 

LA DERNIÈRE TÂCHE

 

Le besogneux

 

                 Il sait qu’il va bientôt accomplir sa dernière tâche. Il a peu de temps pour se préparer, juste quelques instants pendant lesquels il va puiser dans les réserves ses forces ultimes. Il veut donner le maximum. Parmi les élus, une dizaine de vainqueurs mais qui perdront la vie. Il le sait, il l’accepte sans révolte. Depuis les premiers jours, depuis les premières lueurs, le rite est identique. Alors, il se tient prêt.  

Il pense à elle sans cesse en s’étourdissant de travail. Il ne pense à rien d’autre. Elle est sa seule raison de vivre, son seul but. Mais, il y a un « Mais »… Son avenir à elle se fera sans lui. Terrible constat… Mais pas de parade possible, pas de dérobade ni de fuite. Aucun refuge pour éviter la mission. Il n’a d’ailleurs pas l’intention de reculer devant l’épreuve finale.

 

Le désespéré

 

                 Il avance de son pas lent le long du sentier. Il piétine sur les feuilles jaunies en pleurant ses derniers désespoirs. Les giboulées d’un printemps tardif ont fait place à la canicule. Il se sent à l’abandon, ballotté par les rafales d’un vent qui s’engouffre dans ses pensées. Les doigts de sa main droite s’agrippent à cette lettre déposée au fond de sa poche.

Les analyses confirment la sentence. Il a tout perdu, ses éclats de rêves se sont effilochés. Il n’a plus qu’une idée en tête, partir. Partir pour se terrer loin de sa terre, loin de son terroir, de son territoire réduit en lambeaux.

Ses racines ne coulent plus dans ses veines, elles ne sont plus que des miettes dérisoires. Il crache des frissons face au souffle torride qui lui lacère la peau de ses colères.

 

La mission-suicide

 

                 Le voici fin prêt…

Conditionné depuis sa naissance à la finalité de son parcours terrestre, il n’a qu’une envie, la posséder. Elle, elle est seule face à de trop nombreux prétendants. Elle est légère, accueillante, disposée à se laisser séduire. Par lesquels ?     

Tout à coup, une nouvelle attaque, insidieuse, inexorable… La mort est de plus en plus présente aux alentours. Des signaux envoyés ont été confirmés par les nombreuses disparitions inexpliquées. Malgré cela, rien ne vient perturber le travail du groupe. S’il faut disparaître, ce sera dans l’unité.

Il a conscience que le départ est proche, la force est en lui. Le soleil a posé ses mille rayons sur la campagne environnante. La vitesse de réaction pour rejoindre celle qui a été choisie sera déterminante. Il voit bien, il sait bien qu’il n’est pas le seul en lice. Ses coéquipiers sont également sur le qui-vive.

Un léger tremblement suivi d’une envolée. La mission débute dans la frénésie.  

 

Échec et mat

 

                 En quelques jours, il a perdu les fruits de sa passion. Il ne reste rien de ses heures de préparation, de ses heures de soin intensif. Sa main tremble en déchirant le rapport des analyses reçu ce matin. L’ennemi a laissé le mal se propager. Ses possessions ont été possédées. La mort s’est engouffrée dans la grande majorité de ses colonies. Il se doute que les demandes d’indemnisation sont les étapes d’un parcours semé d’embûches, de mesquineries. Les assureurs ne sont pas rassurants.

Le « Gaucho », dont les quantités répandues sur le maïs ont été triplées par erreur, a fait de nouvelles victimes…

Il n’a pas envie de lutter.

Face au soleil de plomb, il approche le revolver de sa tempe…

Le corps d’un faux-bourdon au bas-ventre déchiqueté vient s’écraser à côté du trou laissé par la balle.

 

Final dans la joie et l’allégresse

 

                 Pas loin de là, dans un rucher non contaminé, la reine commence la ponte avec frénésie. Autour d’elle, les abeilles frétillent, s’agitent sans relâche.

La vie est belle !…

Bernard Pichardie
juillet 2005

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